Revue de Presse : Haiti trois ans après le séisme

Le 12 janvier dernier marquait le troisième anniversaire du séisme tragique en Haïti, qui coûta la vie à 250 000 personnes en l’espace de 35 secondes. La réaction humanitaire à cette catastrophe naturelle fut sans précédent, et on estime les donations destinées à Haïti à environ neuf milliards de dollars. Mais où en sont aujourd’hui les efforts de reconstruction ? Tout comme en 2012, un titre semble faire l’unanimité dans la presse internationale : « Où est passé l’argent ? », « Where has the money gone ? », « Donde fué el dinero ? »… etc. Des sommes considérables qui ont servi un effort d’urgence nécessaire, mais peinent à remettre le pays sur pied.

Trois ans plus tard, le président Michel Martelly s’est voulu optimiste dans son discours d’hommage, déclarant :  J’entends encore cet immense cri de douleur des familles amputées, mais essuyez vos larmes ! Malgré toutes les souffrances, Haïti se relève.”  Derrière ce discours d’espoir, le bilan de la reconstruction reste pourtant mitigé. Pour symbole, le discours en question a pour décor un Palais présidentiel toujours en ruine. Dans le quotidien haïtien Le Matin, Lionel Edouard  parle d’une « reconstruction introuvable » et « anarchique ». Il explique : « Les principaux ministères sont logés dans des maisons louées à des particuliers en attendant l’érection des bâtiments publics qui tardent encore à être reconstruits. De nombreuses premières pierres ont cependant été posées  comme pour le Parlement et le Ministère de l’Intérieur. Mais les travaux n’ont pas encore démarré. » Le plus ancien quotidien du pays, Le Nouvelliste, est devenu plus critique du pouvoir depuis la catastrophe, et pointe lui aussi vers un symbole lourd de sens : «Le monument à la mémoire des disparus, promis il y a un an par le président (…) est encore dans les limbes. Sur le site où il devait être érigé, à Titanyen, il n’y a que la grosse pierre. (…), posée sur une estrade, presque au centre d’une fosse commune. »

Au centre des polémiques donc, l’incapacité du gouvernement haïtien. Pour le quotidien britannique The Guardian « A Haiti, les institutions étaient déjà fragiles avant le séisme, et ont été encore affaiblies par ce désastre (…) Le fait que le gouvernement n’ai pas encore élaboré de plan national de reconstruction en dit long sur ces faiblesses. » Dans ces mêmes colonnes, le Père Fawas, qui a participé aux secours d’urgence dénonce les propriétaires terriens qui ralentissent la reconstruction : «  Il est difficile de reloger les gens car la plupart des terres qui entourent Port-au-Prince appartiennent à des familles très puissantes qui ne veulent pas les céder au gouvernement pour la reconstruction. »

Mais à l’origine de cette incapacité se trouve également le manque de fonds. L’aide internationale, destinée à remettre le pays sur pied, a été largement allouée à des organisations internationales, laissant le pays comme sous perfusion. Dans le magazine américain The Nation, Linda Polman et Kathie klarreich Soulignent le contraste saisissant entre les bâtiments officiels encore en ruine et le complexe rutilant de la base logistique des Nations Unies, d’où a été géré la reconstruction. Elles ajoutent : « Quand en juillet 2010 un comité de direction a été élu pour coordonner les ONG depuis cette base logistique, soixante organisations internationales ont voté, mais comme aucune ONG locale n’était présente, les Haïtiens ne furent pas représentés. »

L’attribution du chantier du Palais Présidentiel à une société étrangère, l’américaine J/P Haitian Relief Organization fondée par l’acteur Sean Penn, n’a pas manqué de faire grincer des dents. Le rédacteur en chef du Matin, Daley Valet est ainsi cité dans le Miami Herald : « Le fait que Sean Penn détruise le Palais national reflète vraiment la perte de souveraineté d’Haïti. Les Haïtiens ont perdu le contrôle de leur destin. Si la communauté internationale et leurs ONG ont réussi une chose, c’est à empêcher Haïti de devenir un vrai pays avec un Etat respectable. » L’utilisation des fonds par les organisations étrangères peut elle aussi susciter le débat : The Nation cite l’exemple de l’hôtel 3 étoiles Royal Oasis, financé en partie et à hauteur de 9,5 millions de dollars par des fonds destinés à la reconstruction d’Haïti.  Dans le Guardian, le journaliste Jan Birell déplore également cette attitude impérialiste : « les Haïtiens auraient pu recevoir plus de deux fois leur revenu annuel en aide financière. Ils auraient sûrement dépensé cet argent à meilleur profit que les étrangers, qui ont malheureusement accompli si peu de choses »

Trois ans après le séisme, plus de 360 000 Haïtiens vivent encore dans des abris de fortune. Geneviève Jacques de la Fondation internationale des Droits de l’homme déplore dans Le Monde que « très peu de solutions durables [aient] été apportées. J’ai vu très peu de véritables maisons. La précarité des immeubles est plus grande aujourd’hui qu’avant le séisme, ce sont des logements retapés parpaing par parpaing sur des bouts de terrasses effondrées. »  Le quotidien La Croix s’intéresse lui à l’épidémie de choléra qui a touché 685 000 personnes, dont 7 500 sont mortes depuis 2010. On peut y lire que la maladie est sous contrôle, mais Médecins Sans frontières y explique que « [Le choléra] évolue de manière saisonnière en Haïti. Il y a des actions du ministère de la Santé publique, mais elles sont insuffisantes » Il faudrait 10 ans pour l’éradiquer.

Mais tout n’est pas si noir pour Haïti, d’importantes avancées ont été réalisées en trois ans. Le Nouvelliste insiste sur les progrès en termes de prévention. « En 2012, quatre exercices de simulation aux cyclones ont été réalisés au niveau national, dix au niveau départemental, ainsi qu’un au tsunami (..) De plus 4 500 personnes vivant dans des zones vulnérables ont été formées à la préparation aux catastrophes, à l’évacuation et aux premiers soins. »  77% des enfants de moins de 11 ans sont aujourd’hui scolarisés contre 50% en 2005-2006, et la malnutrition a reculé.

Des initiatives économiques locales ont également vu le jour, comme le note Amos Cincis, toujours pour Le Nouvelliste, « offrant aux communautés locales de belles opportunités de démarrer leurs propres projets et de créer des micro-entreprises. » Malgré ces perspectives encourageantes, les petits exploitants souffrent souvent d’un manque d’expérience et de ressources financières. Car si le rebond économique est bien réel, avec une croissance de 5,6% du PIB en 2011 après des années de stagnation, celui-ci profite encore une fois aux entreprises internationales. Douglas Clayton PDG de Leopard Capital Group, invite d’ailleurs dans le Caribean Property investor à profiter de cette aubaine de la catastrophe. « « Redresser » Haïti est devenu une préoccupation majeure de la politique étrangère des pays riches qui ont les moyens de faire la différence. Et les donateurs  souverains semblent aujourd’hui s’être mis d’accord pour reconnaître que le redressement du secteur privé haïtien est fondamental pour celui  du pays. (…) Haïti est une terre qui regorge d’opportunités. Faites-en l’expérience  – et n’oubliez pas votre chéquier! »  En tête de ces opportunités économiques, des ressources dans le sous-sol. Le site contestataire haïtien Ayiti Kale Dje s’inquiétait déjà en 2012 de voir l’or, l’argent et le cuivre profiter « principalement aux actionnaires étrangers tout en défigurant un paysage déjà dénudé et fragile. » Et de conclure « Haïti a peut-être quelque chose à gagner, mais elle a également beaucoup à perdre. »

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