NUMÉRIQUE AU LYCÉE : LA RÉVOLUTION QUI SE FAIT ATTENDRE

A l’heure du tout numérique, l’école tarde aujourd’hui à passer le cap. Comment réussir la transition numérique au lycée ? Entre enthousiasme et prudence, les professionnels cherchent des solutions pour que cette révolution en soit vraiment une.

13 Décembre 2012 : Le Ministre de l’Education, Vincent Peillon, prononce son discours sur l’entrée de l’école dans l’ère du numérique. Il constate « [qu’] au-delà de nos frontières, ces trois dernières années ont connu une accélération de l’usage du numérique à l’École dans de nombreux pays. Pendant ce temps-là, en France, le numérique tarde à se développer dans les classes. »

« C’est la guerre pour avoir une salle informatique »

Alors que le Royaume-Uni a lancé dans les années 1990 une campagne pour équiper toutes ses classes de Tableaux Blancs Interactifs, la France affiche aujourd’hui une moyenne de 3,8 TBI pour 1000 élèves au lycée en 2012, soit environ un pour neuf classes. Le TBI, disposant d’un écran tactile et étant relié à un ordinateur, permet l’utilisation de logiciels pédagogiques en plus d’être un outil de présentation et de navigation sur internet. Il tend à se démocratiser lentement au lycée, non sans quelques problèmes. Au lycée Condorcet de Saint-Maur des Fossés (94), la moyenne est plus élevée, soit 13 Tableaux interactifs pour 800 élèves. Cependant, Laure, professeur de mathématique peine parfois à y avoir accès : « C’est difficile de prévoir ses cours en fonction des salles qui sont équipées ou pas. Aujourd’hui, j’avais prévu un cours sur TBI mais ma salle n’était pas équipée et j’ai du recopier tout un tableau de valeurs à la main. » Jeanne, professeur de physique-chimie, regrette elle aussi un manque d’équipement : « Il faudrait un accès au TBI dans toutes les classes, pour l’instant c’est la guerre pour avoir une salle informatique. Il est difficile d’y accéder ponctuellement. » S’ajoutent à cela des problèmes de maintenance qui peuvent parfois limiter les usages de l’informatique au lycée. Le plus souvent, un technicien est en charge de tout un établissement et doit gérer une centaine d’ordinateurs, quand une entreprise emploierait trois informaticiens pour la même tâche. Bastien Guerry, qui forme de futurs enseignants à l’informatique à Nanterre explique que « des matériels neufs mal entretenus peuvent vite devenir lents, voire inutilisables » C’est ce qu’à constaté Guillaume, professeur d’anglais à Villeneuve-Saint-George (94) : « Le matin, il me faut 15 minutes pour faire démarrer un ordinateur et ouvrir un document. »

Tableau Blanc Interactif  - CC picture by mhall426

Tableau Blanc Interactif – CC mhall426

Privilégier la formation à l’équipement

Mais tous s’accordent à dire que le défi majeur est aujourd’hui la formation des professeurs à ces outils. Pour Bastien Guerry, la formation des enseignants doit conditionner l’achat de matériel : « ce n’est pas l’état du marché qui doit dicter l’équipement, mais la capacité des professeurs à les utiliser. Il ne faut pas complexer les enseignants qui ne savent pas utiliser ces technologies et se lancer dans une course à l’équipement.» Shona Whyte, formatrice IUFM et chercheuse en technologies de l’apprentissage, résume : « il est plus facile d’acheter un ordinateur que de réfléchir à son utilisation. » Selon elle la formation des professeurs aux nouvelles technologies est encore trop superficielle : « Il faudrait un vrai projet de formation global. Pour l’instant ceux qui s’en sortent sont les enseignants très motivés et qui fonctionnent en cavalier seul, car les problèmes de maintenance les obligent à être autonomes. » Ceux qui s’en sortent sont donc généralement autodidactes, ayant appris à apprivoiser les machines et logiciels seuls, et capables de gérer les petits soucis techniques. Pour les autres comme Nadine, professeur d’espagnol, l’informatique peut s’avérer un vrai casse-tête : « Pour moi, à plus de 50 ans, c’est un peu de la magie tout ça. J’ai eu des stages mais je ne maîtrise pas encore tous ces outils, d’ailleurs cela fait bien rire mes élèves ! » Malgré un système de formation continue par le biais de stages à la demande des professeurs, le système n’a pas les moyens de former tout le monde. Souvent, la formation est remplacée par une entraide entre collègues plus ou moins aguerris. En formation initiale, les futurs professeurs passent aujourd’hui un certificat d’aptitude informatique (C2i2e), mais la formation des enseignants reste très axée sur les épreuves du concours, qui n’intègrent pas nécessairement les nouvelles technologies. « Nous sommes face à blocage du type de l’œuf et de la poule : les professeurs n’ont pas été formés à l’informatique donc il n’y a personne pour forme les élèves d’aujourd’hui. » explique Colin de la Higuera, directeur de la Société Informatique de France.

ITILT
Des outils au service de l’apprentissage

Pourtant, Les professeurs reconnaissent l’utilité de ces nouveaux outils pour leurs matières. En langues plus particulièrement, les nouvelles technologies permettent aux élèves de s’enregistrer en mp3 et de se réécouter, un processus qui permet de s’auto-corriger. L’accès à internet en classe donne un accès illimité à des documents authentiques étrangers. En sciences, des logiciels d’expérimentation virtuelle peuvent montrer aux lycéens les résultats d’expériences irréalisables en classe. En mathématiques, des logiciels permettent de manipuler des figures ou encore de comprendre le fonctionnement des algorithmes.
Pour d’autres matières comme l’histoire ou le français, certains estiment cependant que l’informatique est un gadget superflu. Pour Eric, professeur d’Economie-Gestion, l’informatique doit rester un outil au service de son cours, « il ne faut pas que la technologie prenne le pas sur la matière elle-même. » André Tricot, psychologue cognitif, note le manque de résultats clairs de la recherche sur l’efficacité des nouvelles technologies, mais insiste sur leur potentiel interactif : « L’informatique peut être un outil d’échange, de confrontation, de mutualisation et de controverse au sein de la classe.» Un progrès pour certains donc, mais qui ne fait pas encore l’unanimité.

Savoir décrypter la société numérique

Pour Colin de la Higuera, « L’immatériel pèse de plus en plus lourd dans notre société, il est donc essentiel d’initier les jeunes à l’informatique pour qu’ils comprennent les concepts qui régissent le monde numérique,» estime cet informaticien. Car au-delà de l’informatique comme outil à l’apprentissage d’autres matières, le débat porte aujourd’hui sur l’enseignement de l’informatique en tant que tel. Pour en faire une matière à part entière, la question des heures pose évidemment problème, car si l’on alloue du temps à l’informatique il faut soustraire ces heures à d’autres matière, procédure pour le moins délicate, et politique. Gilles Dowek, chercheur en informatique à l’Inria, a participé au comité de définition de la spécialité « Informatique et Sciences du Numérique », lancée à la rentrée 2012 en Terminale S. Cet enseignement concerne aujourd’hui 10 000 lycéens et devrait selon Gilles Dowek être étendu aux autres filières : « l’idéal serait à terme un enseignement en informatique pour tous, enseigné par des professionnels ayant du recul, » c’est-à-dire des informaticiens et non des professeurs d’autres matières formés à cette science. Et bien sûr, pour assurer une formation cohérente des lycéens, le primaire et le collège devront aussi assurer en amont une introduction aux sciences du numérique. Bien plus que la maîtrise des matériels, l’enjeu majeur est donc aujourd’hui de comprendre les concepts comme le langage informatique, l’information, la machine ou encore la notion d’algorithme. De ce point de vue, les lycées français en sont au même point que bon nombre de pays d’Europe, qui se posent en ce moment les mêmes questions. Qui sait, prendre le temps de la réflexion pourrait bien s’avérer la clé de cette révolution numérique.

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